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vendredi 19 juillet 2019

Marie Fournier, doula : un portrait

Je partage avec vous cet article publié dans le dossier "Sage-femmes/doulas" du magazine Grandir Autrement n°68Janvier/février 2018. 6,5€
Marie Fournier exerce à Bruxelles. J'ai  eu la chance de la rencontrer en 2013 dans un cycle d'atelier Faber& Mazilsh* (communication non-violente). Une belle âme à découvrir.

Doula… Doux, là… Une présence apaisante, proche, respectueuse de la mère et de son/sa partenaire, gardienne de leur liberté de choix, marraine-fée du cocon familial qui se tisse, voilà ce qu’est une doula. Nous avons rencontré Marie Fournier1, mère de deux enfants, accompagnante périnatale et parentale bruxelloise, formatrice en langage des signes pour bébés et en communication connectée, thérapeute psychocorporelle.
  • Grandir Autrement : Raconte-nous comment tu es devenue doula. Comment cela s’inscrit-il dans ton cheminement personnel ?
    Marie Fournier :
     Quand je suis tombée enceinte en 2011, j’étais en thérapie avec une femme qui proposait aussi du chant prénatal dans un centre dédié à la périnatalité2. J’y ai découvert l‘accompagnement global proposé par les sages-femmes indépendantes. C’était tellement précieux que la même personne soit présente du début à la fin, le respect de la physiologie, le non-jugement… Notre sage-femme nous donnait des informations diverses pour que nous fassions nos propres choix. Après la naissance, nous ne savions pas ce que l’arrivée de notre enfant allait nous raconter de nous-mêmes et de notre propre histoire. Elle nous a rassurés. J’ai aimé son approche et ça a fait son chemin en moi.
    Avec mon fils, Léo, j’ai fait mes premiers pas vers le maternage proximal. C’était tout nouveau pour moi. Il a fallu faire face à mes propres conditionnements et à l’entourage.
    J’étais professeure dans l’enseignement spécialisé et choquée par la violence des adultes envers ces jeunes issus de milieux déjà difficiles. En devenant maman, ça m’est devenu insupportable. Quand Léo a eu 6 mois, j’ai décidé de me former au métier de doula. En attendant la rentrée, j’ai appris le langage des signes pour bébés, que j’ai utilisé avec Léo et commencé à enseigner aux familles.
    Quand la formation de doula a débuté, ce qui m’intéressait, c’était d’être aux côtés des familles pour les aider à faire des choix libres des injonctions dominantes. Je me suis impliquée dans l’association belge Alter-Natives3, pour informer les parents des tenants et aboutissants des actes médicaux, pour qu’ils puissent faire des choix éclairés.
    Durant la formation, j’ai rencontré Hélène Gérin4 qui m’a parlé de la communication connectée. Pour moi, il était évident qu’on pouvait s’adresser à une part profonde de son enfant. Ma conscience s’est ouverte de plus en plus à l’intelligence et la richesse intérieure des bébés, à leur potentiel à nous faire évoluer.
    En 2013, je suis tombée enceinte et j’ai quitté mon travail. J’ai cheminé vers l’accouchement à domicile, avec la même sage-femme. Quand Loup est né en septembre 2014, j’étais doula en exercice depuis février. Cette naissance m’a mise en contact avec la puissance du féminin, la force de nos intentions et aussi de nos conditionnements. J’ai gagné une plus grande confiance en moi et en la vie. Avec Loup, j’ai poursuivi mon cheminement vers le maternage proximal. Il ne voulait pas être posé et a pleuré pendant six mois…
    Un an après sa naissance, j’ai commencé une formation de trois ans comme thérapeute psychocorporelle, d’abord pour moi, pour être plus dans mon corps. Tout s’est enchaîné de manière fluide.
  • Qu’est-ce qui t’anime le plus dans ton métier de doula ?J’aime accompagner les parents de bout en bout et surtout être présente pour la naissance. Cela crée une bulle, c’est intense, intime. C’est beau de voir comment la relation se tisse et comme ma simple présence pendant le travail apaise les parents. Parfois, quand j’arrive à un accouchement, je les sens très nerveux et puis au bout de quelques minutes, je sens qu’ils se déposent en eux, que le calme vient. Pour une femme, c’est incroyablement précieux de pouvoir être accompagnée à ce moment-ci de sa vie. Chaque femme devrait pouvoir bénéficier d’une personne à ses côtés, juste pour elle, pour son bien-être, que la naissance soit physiologique ou pas.
    Pendant ma formation de doula, j’ai accompagné plusieurs femmes réfugiées via la Croix-Rouge. Certaines ne parlaient pas français et le personnel hospitalier était infect avec elles… J’aurais aimé poursuivre mais en tant que maman séparée et indépendante5, je ne peux plus faire de bénévolat.
    Ce qui me motive, c’est d’aider les familles à remettre en question le prêt-à-penser.
  • Quel genre de demande d’accompagnement reçois-tu ?
    Le plus souvent, ce sont des femmes qui se sentent assez seules ou qui préfèrent être accompagnées par une femme pour la naissance. Ce n’est pas spécialement parce qu’elles n’ont pas de partenaire, mais souvent, c’est parce qu’il y a déjà eu des naissances et que celles-ci n’ont pas été bien vécues, notamment dans le lien au partenaire.
  • Justement, quel lien se crée-t-il avec le/la partenaire, l’accompagnement le/la prend-il aussi en compte ?Oui, tout à fait, je guide les partenaires de manière douce et les encourage à être présents. Je ne suis pas du tout là pour prendre la place du futur père ! Au contraire, je lui donne toute sa place en l’informant de ce qu’il peut faire pour accompagner sa compagne.
  • Comment la relation avec les parents se tisse-t-elle ? L’accompagnement est-il défini au début ou se dessine-t-il au fil de la grossesse ?C’est un accompagnement à la carte en fonction de chaque femme et de ce qu’elle traverse. Parfois, les rendez-vous ont lieu toutes les semaines, parfois toutes les trois semaines. Certaines viennent avant la conception, d’autres pendant un moment particulier de la grossesse pour travailler sur une peur, par exemple. Là, j’utilise la respiration consciente (pour retraverser ses peurs, sa propre naissance…) et ma casquette de thérapeute psychocorporelle. Je propose aussi des séances de communication connectée qui trouvent leur place dans l’accompagnement.
  • Ton offre s’est enrichie de tes pratiques et ton cheminement. Il y a une très grande diversité d’offres chez les doulas, en fonction des dons de chacune…Oui, la formation est large, j’y ai surtout appris l’accueil, l’écoute et le non-jugement. Chaque doula apporte ses spécificités en fonction de ce qu’elle développe de manière parallèle. Je propose des accompagnements et des formations à la communication connectée et à des techniques psychocorporelles, là où d’autres proposeront du portage, des ateliers de massage pour bébés, des conseils en Fleurs de Bach ou de l’hypnose prénatale6… Je crois que chaque femme tombe sur la doula dont elle a besoin. Et puis, la réalité est que la plupart des doulas ont besoin d’avoir un autre travail à côté car elles vivent difficilement des seuls accompagnements. L’accompagnement en tant que doula uniquement ne constitue pas la majorité de mes consultations. C’est aussi une activité difficile à concilier avec la vie de famille, encore plus si on est seule avec ses enfants.
  • Comment t’organises-tu alors ?Pour la naissance, je m’engage à être disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant les deux semaines autour de la date prévue d’accouchement. Durant la grossesse, les femmes viennent à mon cabinet, sauf quand elles doivent être alitées. En post-partum, je me déplace.
  • Comment cela se passe-t-il à l’hôpital avec l’équipe médicale ? Et à domicile avec les sages-femmes ?À l’hôpital, j’ai toujours été très bien accueillie, même quand il y a un protocole du type « pas plus d’un accompagnant dans la salle de naissance ». J’ai remarqué que les sages-femmes hospitalières sont soulagées. Elles savent qu’une doula leur apporte un relais, qu’elles peuvent se décharger de l’accompagnement émotionnel en quelque sorte. À la maison ou à l’hôpital, je ne prends pas de place spécifique : j’observe, je suis présente et je m’adapte aux besoins de chacun.
  • C’est une sorte de danse entre toi et les personnes présentes.Oui, ça se fait naturellement. Parfois, je sens que je peux apporter un élément, un mot, un chant, une main posée… C’est très fluide. Une phrase peut libérer la mère d’un blocage. J’ai remarqué que le lien entre les femmes et moi était différent de celui qu’elles tissent avec la sage-femme. Elles se confient comme à une amie.

www.naitre-parents.be
www.naissentiel.be
www.alter-natives.be
4 Co-auteure des livres J’ai tant de choses à dire, Éditions Souffle d’Or (2012) et Ton cœur me parle et j’ai appris à l’écouter, Éditions Mille et Une Pépites (2016).
5 C’est-à-dire auto-entrepreneuse.
6 Ndlr : Il existe aussi des doulas qui ne proposent pas d’accompagnement thérapeutique, quel qu’il soit.

mardi 12 février 2019

Pourquoi les hommes partent ? Maternage proximal et mal-être paternel

Magnifique portrait réalisé par le photographe Johan Bävman pour sa série Swedish dads

Je viens de lire un article bouleversant du docteur Jonh W. Travis : Why men leave ? qui raconte le vécu intime d'un homme, médecin, qui devient père deux fois. Malgré des niveaux de conscience bien différents à l'arrivée de ses enfants, la paternité le met tour à tour face à ses blessures d'enfant d'une manière insupportable... Son expérience relatée sans fard est très représentative de ce que nos enfants peuvent déclencher en nous: nos blessures les plus enfouies, celles qu'on ne veut surtout plus revivre, ni même observer de loin... 

J'aime lire la parole libérée de cet homme, sentir le chemin qu'il a parcouru, cueillir l'espoir qu'il offre au fil du récit. Un homme sensible, en paix avec ses polarités masculines et féminines. 

En tant que femme et mère, je me retrouve aussi très bien dans son récit (son vécut fait écho au mien à certains égards). Si son expérience d'homme résonnera et s'appliquera peut-être tout particulièrement aux hommes, elle est  à mon sens tout aussi juste pour les mères... En particulier pour celles qui n'ont pas la possibilités de guérir leur blessures car elles doivent assumer seules et/ou pour celles qui bien intégré le modèle dominant patriarchal qui valorise le faire sur le sentir et l'être.

Je vous propose cette traduction-maison en français avec un surlignage des passages les plus éclairants pour moi (même si tout mérite d'être surligné !)


Pourquoi partent les hommes ?

Dr John W. Travis
Publié en novembre 2006 sur Kindred (en anglais).

Les hommes quittent leurs familles de plein de façons différentes. Même s'ils demeurent au sein de leur foyer, beaucoup de pères sont souvent absents émotionnellement – à travers la dépression, la boulimie de travail, la violence ou l’abus (physique ou émotionnel), ou un refuge dans l’addiction aux substances, les médias, les produits de consommation, les sports, la nourriture ou le sexe.

La plupart des hommes aujourd’hui dans les pays dits développés n’ont jamais connus  d’attachement (ou ont connu un attachement très faible) avec leurs mères. La majorité des gens ne se rendent même pas compte à quel point les gens modernes sont déconnectés les uns des autres comparativement aux cultures dans lesquelles l’attachement est intact. Oui, il est vrai que nous parlons d’aliénation et que nous remarquons à quel point les gens de culture méditerranéenne sont tactiles, mais nous ne faisons pas le lien entre ce phénomène et la façon dont nos liens entre nous, avec la nature, et avec le sacré ont été déchirés. Je soutiens que cette épidémie discrète et silencieuse est la source de la plupart des maladies sociétales. Le départ des pères qui abandonnent leurs familles n’est que la pointe de l’iceberg.

La plupart des hommes ont été nourris au biberon et ont été soumis à d’autres schémas culturels abusifs en tant que bébés, comme dormir seuls ou être laissés à pleurer alors qu’ils ont besoin d’être réconfortés. Biologiquement, le mâle est le genre le plus fragile de notre espèce et il est en retard de plusieurs années en termes de développement par rapport aux femmes, et ce jusqu’à l’âge adulte. Et au lieu d’obtenir le complément de soin dont il a besoin pour compenser sa faiblesse, vers l’âge de 5 ans, les mâles dans presque toutes les cultures en reçoivent bien moins que les femmes. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la plupart des garçons n’ayant pas connus l’attachement deviennent des hommes qui passent le plus clair de leur temps à chercher une figure maternelle qui leur fournira le soin dont ils ont été privés en tant que bébés et enfants (recherche alimentée par la publicité qui met en avant les seins qui leur ont été refusés). Une partie du mécanisme de survie consiste à apprendre à refouler leurs sentiments et à projeter les besoins non satisfaits sur des substituts, les femmes, d’autres éléments externes comme le consumérisme, la boulimie de travail et d’autres addictions.

Nous, les hommes sans attachement, pouvons nous en sortir dans nos mariages pendant un temps, mais lorsque notre “maman” donne naissance et soudainement détourne son attention sur son nouveau-né, nous perdons souvent une grande part du réconfort que nous avions de notre partenaire. C’est quasiment inévitable étant donné la demande qui repose sur les parents piégés dans ce que j’appelle l’expérience du « désastre de la famille nucléaire » (Nuclear Family Disaster) que notre culture traverse. Les mères, tout particulièrement, ne peuvent pas voir leur besoin de réconfort satisfait, à moins qu’elles ne fassent partie de cette minorité qui vit en tribu, dans des communautés très soudées ou des familles étendues.

Les cultures d’Europe du nord, au nom de la civilisation et du progrès, ont graduellement détruits la tribu/village/famille étendue/communauté et l’ont remplacé par le désastre de la famille nucléaire. Ce qui s’est ensuite transformé en « piège du parent célibataire » (Single Parent Trap). Ces phénomènes se sont propagés rapidement à travers le monde alors que les européens du nord ont exporté leur expérience d’isolation sur chaque continent sauf l’Antarctique, tout d’abord via les missionnaires et les conquêtes, et aujourd’hui à travers les médias et les multinationales. Les conséquences sont incommensurables, menant à la pression accablante de l’isolation, en particulier pour les femmes qui finissent souvent par avoir à assumer la responsabilité totale de leurs enfants.

Dans le même temps, le fait d’être soudainement exposé à un bébé qui n’a pas encore été totalement « dressé » à renier ses propres besoins – comme téter au sein, être porté avec amour, être constamment en présence d’un adulte réfèrent, etc – et qui exprime ses besoins de façon vocale, va habituellement remuer nos souvenirs réprimés de nos besoins niés en tant que bébés, nous plongeant dans une douleur profonde – consciente ou inconsciente.

Face à ce niveau élevé de douleur, nous mettons en avant nos moyens de défense contre nos sentiments – que ce soit via la médication, l’adultère, la rage, la dépression, l’addiction ou la violence (physique ou émotionnelle). C’est la première étape par laquelle les hommes fuient. Si le mécanisme de défense fait défaut, parce que le besoin réel n’est pas satisfait, beaucoup d’entre nous pensons que la seule chose qu’on peut faire est de se détacher du stimulus et quitter notre maison.

Les filles aussi, dans notre culture, reçoivent bien moins de réconfort que ce dont elles ont besoin et souffrent également d’un échec d’attachement. Néanmoins, elles ont l’occasion de recréer l’expérience d’un lien sûr par leur capacité unique à avoir un lien biologique avec le fœtus pendant la grossesse (et les hormones correspondantes). Si elles sont capables de conserver ce lien en résistant à la norme culturelle et en élevant un enfant avec un attachement fort, elles peuvent alors guérir d’une grande partie de leur non-attachement. Être le témoin de ce phénomène peut provoquer simultanément chez le père une résurgence de ses propres blessures primales, ce qui déclenche ses défenses, et vient augmenter la probabilité de son départ. 

Etant donné que la dépression était mon mécanisme de défense de choix, je comprends ce mécanisme particulier mieux que d’autres, mais je pense que ma théorie explique aussi pourquoi d’autres mécanismes de défense, comme l’addiction et la violence, mènent à une rupture des liens et au legs de notre propre traumatisme à la génération suivante.

Aux origines de la douleur


Je suis né dans les regions rurales de l’Ohio en 1943. Comme la plupart des bébés nés à cette époque, j’ai été drogué (via l’anesthésie générale de ma mère, qui a mis des semaines à s’estomper), arraché du giron avec les forceps en métal froid, attrapé par gants en plastiques collant puis plongé dans une lumière aveuglante – au lieu d’être accueilli avec tendresse par des mains chaleureuses dans une lumière tamisée. J’ai sans aucun doute été tenu la tête en bas pour drainer mes poumons (je ne suis pas sûr d’avoir été giflé ou pas, mais c’était la norme). Du nitrate d’argent piquant a été mis dans mes yeux, j’ai été ensuite emmailloté dans un tissu rêche et froid au lieu de me laisser me blottir contre la peau tiède de la personne avec qui j’avais été intimement lié pendant 9 mois. Peu de temps après j’étais amené à la « nursery » et placé dans une boîte en plastique aux côtés de Carol D., née plus tôt ce même jour. J’ai passé les 10 jours suivants là-bas (c’était la norme dans les années 40). Arlène et Marlène m’ont rejoint, des jumelles nées quelques jours plus tard. On m’a alors donné une tétine froide en caoutchouc avec un biberon rempli d’une substance grasse, antigénique, au lieu de la nourriture miraculeuse résultat de 3 millions d’années d’évolution spécialement préparée pour moi.

Puis, un jour ou deux plus tard, j’ai été immobilisé sur une planche et sans aucun anesthésiant, la majorité des terminaisons nerveuses les plus sensibles de mon pénis ont été amputées. Puis ont suivi les « abus normaux » des pratiques parentales des années 40:
  1. Lait artificiel
  2. Un planning de biberon toutes les 4 heures. J’avais faim au bout de 3 heures et je pleurais la dernière heure, jusqu’à ce que j’apprenne que ça ne servait à rien et j’ai pris une décision sur le monde qui est si fondamental pour mon organisation cérébrale qu’il impacte encore presque tout ce que je fais : « Demander ce que l’on veut ne sert à rien »
  3. Etre enfermé dans un berceau ou un parc
  4. Privation du mouvement continuel lié au fait d’être porté dans les bras.
  5. Dormir seul dans une chambre séparée.
La plupart de ces “progrès” dans l’éducation des enfants ont été établis par des hommes citant des idées « scientifiques » non testées, il a été démontré depuis qu’elles sont déstructrices du lien humain. Je ne blâme pas mes parents ou les autres de leur génération ; ils ont suivi naturellement le courant culturel et les promesses de la science et des technologies pour soigner les maux du monde, qui en 1943, étaient encore un espoir indéfectible.

J’ai utilisé la dépression comme défense principale dès le début. Alors que ma défense primaire semble en apparence être la dépression, ce n’est qu’une des multiples possibilités à laquelle s’accroche les enfants/adultes dans leur tentative d’échapper à la douleur des premiers besoins réprimés qui les rongent. Les autres sont l’addiction, la violence, les maladies chroniques, et l’écocide (destruction de l’environnement) – symptômes de ce que James Prescott appelle Syndrôme de Privation d’Affection Somato-Sensorielle (Somato-Sensory Affectional Deprivation Syndrome) dans ses premières recherches sur l’attachement.

J’ai créé un monde “sûr” qui dans ma tête me donnait la sensation de contrôle (vu que je n’avais pas de contrôle sur ma façon d’être nourri, d’être touché ou bercé). Le fait d’avoir été déconnecté de la matrice de ma vie en étant isolé des autres a limité ma capacité à exprimer mes besoins et à les satisfaire – d’où les dépressions chroniques. Personne ne voyait mes dépressions, y compris moi, jusqu’à ce que je sois à l’université – les gens pensaient juste que j’étais “calme”.

Ma condition n’est pas atypique des hommes vivant aujourd’hui qui ont été élevés selon les standards culturels « modernes ». Un de mes amis, bien qu’élevé en Californie, a été suffisamment chanceux du fait que sa mère était sud-américaine. Il a été allaité bien après l’âge de 2 ans et m’a toujours paru plus heureux que toutes autres personnes que je connais.

Ma dose de câlins

N’ayant jamais connu le réconfort d’une mère, j’ai passé la majeure partie de ma vie à chercher un remplacement.

Je pensais que le fait de me marier et de devenir docteur me satisferait d’une certaine façon. Donc dès l’âge de 5 ans je me suis lancé aveuglément sur la voie de 22 années d’études qui permettrait d’atteindre le deuxième objectif. Je supposait que la “fille” idéale apparaitrait par magie au moment où je deviendrais docteur. Bien que mes compétences sociales aient été peu développées, je n’étais pas découragé à l’idée qu’elle apparaitrait.

A ma grande surprise, le mariage en plein cœur de mes études de médecine n’a pas soudainement rendu ma vie meilleure, juste plus compliquée. Mes sentiments de vide ont empiré et ma dépression s’est amplifiée. Après trois années de mariage et de nombreuses crises, ma femme a dit qu’on devait avoir un bébé ou se séparer. Je pensais que je devais accepter, puisque le divorce n’était pas une option dans ma famille. A contrecoeur, en 1972, je suis devenu père.

C’était génial au début, l’excitation d’un nouvel être, puis la réalité m’a frappé : j’étais beaucoup plus bas dans la liste d’attention de ma femme. J’ai commencé à être de plus en plus déprimé, ce qui nous mena à la thérapie. Là-bas j’ai appris que j’avais des sentiments et que je pouvais les exprimer bien qu’avec difficulté (même aujourd’hui). Nous avons commencé à apprendre les causes inconscientes qui ont influence notre mariage symbiotique, mais que nous étions impuissant à les changer. Toutefois, ce groupe de thérapie parentale est devenu la base de mon travail de pionnier du bien-être et plus tard, de mon observation qu’un lien raté d'attachement mène au besoin d’un travail de guérison en tant qu’adulte.

Bien que j’ai appris énormément sur mon fonctionnement interne, j’étais toujours déprimé la plupart du temps. Quand notre fille a eu 2 ans et demi, la douleur était telle que je me suis rendu compte qu’il fallait que je parte afin de garder toute ma tête, j’étais parfois à deux doigts d’avoir des pensées suicidaires. J’ai abandonné ma première fille avec qui je n’avais jamais vraiment tissé de lien – clairement à cause de mon manque d’expérience avec ce phénomène.

Le cycle a repris avec une autre relation intense de 3 ans. Je recherchais toujours inconsciemment la mère que je n’avais jamais eu, et quand je suis remonté dans son attention ce n’était pas assez, et elle était épuisée par mes besoins intenses. C’est aux environ de ce moment que j’ai entendu parler du livre Magical Child (L’enfant magique) et de la tentative de son auteur Joseph Chilton Pearce de recadrer les besoins légitimes de réconfort des enfants. Mais alors, je ne pensais pas que cela était pertinent et inconsciemment je ne voulais pas remuer mes souvenirs douloureux de l’enfance. J’ai essayé d’apprendre à m’aimer et à suivre les principes de la responsabilité de soi-même que j’essayais de promouvoir à l’époque, le tout en continuant de me battre avec ma dépression chronique. J’ai à peine réussi et au fond de moi, je ressentais toujours que quelque chose n’allait pas.

Un an plus tard j’ai rencontré une australienne, Meryn Callander, et je suis tombé amoureux. Alors que notre amour s’épanouissait, nous étions souvent mis au défi de notre relation en formation, mais nous l’avons surmonté et un an plus tard nous nous marions. Nous avons aussi commencé à travailler ensemble, dans un premier temps en écrivant des livres, puis en créant une communauté authentique, particulièrement pour aider les professionnels qui se sentent souvent seuls et incapables de se connecter émotionnellement avec des pairs. C’est à travers les études de Meryn sur la spiritualité féministe que je suis devenu conscient du phénomène de séparation endémique dans la culture occidentale qui a créé les institutions autoritaires qui nous entourent, comme la médecine, le droit et le système éducatif. Je faisais face à certains aspects de ce phénomène dans le cadre de mon travail dans notre « Wellness Resource Center » au cours des 7 dernières années, mais je ne comprenais pas le contexte général.

Je pensais que j’avais graduellement surmonté mes dépressions grâce à un travail continuel sur moi dans des séminaires orientés vers le developpement personnel, séminaires que je menais et auxquels je participais. Mes amis qui me connassaient depuis longtemps voyaient la différence : les années de travail pour traiter mes douleurs étaient en train de payer.

L’une des choses qui me reconfortait le plus c’était le fait d’être allongé au lit la nuit dans les bras de Meryn, habituellement à regarder la TV, en ayant ma tête, ma poitrine ou mon ventre caressé. Nous passions une heure plusieurs soir par semaine à faire cela avant de nous endormir et une quinzaine de minutes le matin, en alternant celui qui était le refuge de l’autre. Contrairement au stéréotype masculin qui pense au sexe et en veut toujours plus, ce que je recherchais principalement était le réconfort d’une figure maternelle, même si je n’en étais pas pleinement conscient. Parfois je pensais que quelque chose n’allait pas bien avec moi de ne pas être plus intéressé sexuellement. Etre pris dans les bras et caressé était le filin qui me maintenait à flot, sans pour autant vraiment réaliser à quel point ce besoin m’était vital jusqu’au jour où je l’ai perdu presque totalement.

Se jeter à l’eau

Comme la plupart de nos amis à l’époque , Meryn et moi ne pensions pas avoir d’enfant ensemble, mais après 10 ans, s’approchant de la quarantaine, l’horloge biologique de Meryn s’est mise en route. Je ne pouvais pas m’imaginer rouvrir l’expérience douloureuse d’être père à nouveau. Sur les conseils d’un ami, j’ai lu « Le Concept du Continuum » de Jean Liedloff. J’ai soudainement réalisé que la séparation que nous avions étudié n’était pas innée à la condition humaine mais le résultat de la façon dont nous isolons nos bébés et nos jeunes enfants. A titre personnel, je pouvais me rendre compte que mes vieilles blessures, que je croyais avoir guéries lors de ma thérapie, étaient encore là. Je pensais aussi que je pourrais me rattraper de mon pire échec (être un père) et faire les choses correctement cette fois avec une nouvelle approche.

Jusque là, j’avais vécu une vie faite de dates limites (auto-imposées) en utilisant l’adrénaline pour me permettre d’accomplir des choses, en ayant toujours la sensation qu’une peur inconnue me gagnerait si je n’avais pas un objectif concret à achever à la fin de la journée. Je faisais semblant de me concentrer sur l’amour et les relations comme étant mes plus hautes valeurs, mais j’étais mu par le besoin d’accomplir des choses pour payer mon dû. Cela est toujours vrai même si j’ai fait de gros progrès.

Durant 4 ans, au début de notre relation, Meryn et moi avons vécu une vie volontairement simple dans les montagnes du Costa Rica. Nous avions tous les deux envie de revenir à cette vie simple. En parallèle de notre décision d’avoir un enfant, nous avons vendu notre grande maison, réduit les séminaires que nous animions et avons acheté 40 acres dans une zone reculée du comté de Mendocino en Californie, à 7 miles de la fin des lignes électriques.

Nous sommes devenus des exploitants agricoles. Je me suis mis à transformer une cabane en une maison fonctionnant à l’énergie solaire. Nous lisions et écrivions intensément sur le parentage proximal. Nous nous sommes préparés à donner naissance à notre fille à la maison avec une sage-femme, le tout agrémenté d’une piscine d’eau chaude fournie par un ami.

La naissance s’est bien passé, et alors que je pensais être mieux préparé pour devenir père, je n’avais pas la moindre idée de la profondeur de la douleur et de l’envie qui surgirait en étant constamment avec un être qui connaissait ses besoins, les exprimait et avait droit au réconfort dont chaque enfant a besoin et qui lui permet de s’épanouir.

Et comme on aurait du le prévoir, l’arrivée de Siena a supplanté la plupart de ma source de réconfort. Notre maison n’était toujours pas terminée, je devais faire face à des problèmes d’eau et d’électricité. Nous sommes vite arrivés à la conclusion que notre tentative de parentage proximal était faite pour une famille étendue et pas pour notre famille nucléaire. Faire venir la mère de Meryn d’Australie pour vivre avec nous a aidé, mais il a souvent semblé, étant donné notre engagement que Siena soit toujours portée jusqu’à ce qu’elle en décide autrement, que nous étions à encore à court de bras.

Alors que nous donnions à notre fille un degré de réconfort physique inconnu de la plupart des enfants dans le monde occidental, et qu’elle s’épanouissait, notre relation de couple devenait de plus en plus tendue. Je tombais encore plus profondément dans la dépression, alternant périodes d’hyperactivité pour nous maintenir à flot financièrement et pour me racheter de mes moment d’effondrement. C’était insoutenable.

J’essayais de satisfaire mes besoins sur de nombreux fronts: travaux, thérapie, groupes de soutien, et passer du temps dans la nature; le tout s’avéra inutile.

Ce n’est qu’après une année de recherche spirituelle, déménageant à l’autre bout du pays en Virginie en 1996 où j’ai trouvé une communauté qui semblait pouvoir combler beaucoup des idéaux que j’avais poursuivi durant les 20 années précédentes, que j’ai trouvé de la tranquillité dans mon cheminement et j’ai commencé à écrire sur le sujet.

Malgré la moitié d’une vie de thérapie et d’effort de développement personnel, je luttais toujours avec ma rage à peine dissimulée, qui se manifestait sous la forme de dépression, une crispation chronique de la machoire et un nœud à l’estomac.

Et même maintenant, près de 11 ans après la naissance de ma deuxième fille, je suis toujours aussi choqué par le contraste que je constate entre ses besoins exprimés et satisfaits, et la façon dont la plupart d’entre nous ont été traités. J’ai passé plus de 1000 nuits allongé à côté d’elle pendant qu’elle tétait. Cela m’a donné une nouvelle notion de mes propres besoins oraux domptés que j’ai essayé de compenser durant toute ma vie et toute ma carrière. Passer du temps avec ma fille active encore parfois en moi des zones douloureuses et profondes, je la vois comme un professeur spirituel, qui me met au défi permanent de gérer mes années de douleur réprimée, cette douleur qui m’a maintenue déconnecté de ma famille/tribu/planète, qui est mon droit imprescriptible.

Conclusions

Mon parcours personnel est révélateur d’une des façons dont peut s’exprimer l’échec de l’attachement dans une dynamique familiale. Heureusement, c’est dans nos blessures que se révèlent nos dons. Il est clair que mon travail dans le bien-être a été influencé par ma douleur, et si je ne l’avais pas pris dans le contexte plus large d’un parcours personnel, je pense que j’aurais sombré dans la souffrance. Si vous n’avez pas trouvé le don dans votre blessure, continuer de chercher.

Un mot d’avertissement : après m’être observé et avoir observé d’autres qui ont travaillé sur ces sujets plus de la moitié de leurs vies adultes, je ne suis plus très sûr que nos blessures d’enfance liées à l’absence d’un attachement fiable – ou l’euphémisme populaire de la “faible estime de soi” (Liedloff décrit l’attachement comme le sentiment d’être méritant et bienvenu) – puisse être soigné à long terme au-delà de quelques éclairs et de remissions temporaires. Mais je suis convaincu que l’on peut apprendre à mieux gérer notre douleur et à être moins contrôlé par elle.

La dépression est l’un des plus grands problèmes de notre culture, au même titre que l’addiction, la violence, et les maladies chroniques. La réactivation de cette douleur dans notre tentative de créer une famille à nous est une condition à laquelle nous devrions réfléchir avant la naissance d’un enfant. J’avais et je continue d’avoir des difficultés avec cette situation, donc je ne pense pas que ce soit facile pour de jeunes gens qui entrent naïvement dans la vie de parent inconscients de leur propres blessures.

Pour éviter de perpétuer l’échec de l’attachement auprès de nos jeunes, amplifié par les familles nucléaires dysfonctionnelles – elles même un artefact de cultures autoritaires – nous devons reconnaitre ce à quoi un lien fiable ressemble et ce qu’il nous fait ressentir et commencer à remettre en cause l’abus normatif du détachement que l’on voit partout.

Nous voyons et entendons cette myriade de symptômes d’aliénation et d’attachement raté tous les jours aux infos, mais nous n’entendons pas parler des vraies causes – notre façon de traiter nos bébés et nos enfants. Si nous y regardons de plus près nous pouvons voir les symptômes dans nos propres vies, comprendre la cause réelle et commencer à avoir nos besoins satisfaits avec l’aide de livres et d'ateliers sur la conscience de soi, de groupes de soutien, thérapie, et une communication ouverte et honnête avec nos familles et amis, au lieu de rester aveugles et d’être uniquement menés par nos besoins d’enfance. Commencer par mettre en pratique la sagesse trouvée dans des publications comme celle diffusée par Kindred (ndlt: site anglophone) est un bon début.

Plus les hommes seront conscients de la dynamique entre leurs besoins non satisfaits et le fait de voir leurs enfants essayer d’avoir les leurs satisfaits, plus le déni général de ce problème sera  exposé en plein jour, et plus les hommes seront plus aptes à gérer leurs propres problèmes au lieu de les renier, les cacher, les infliger aux autres ou à les traiter par voie médicamenteuse.

Les hommes seront alors capables d’aider la société à comprendre et à reconnaitre les blessures du détachement qui ont non seulement atteint des proportions épidémiques dans les générations récentes, mais qui en plus sont perpétuées par des programmes culturels et économiques. En recréant des communautés, des familles étendues et d’autres façons de se soutenir, à découvrir en se donnant le réconfort qu’on a jamais eu, nous pouvons rompre le cycle de l’abandon et de la séparation infligé aux enfants sous la forme de naissances médicalisées, d’alimentation au biberon, circoncision, crèche précoce et autres traitements similaires.

Lorsque nous faisons face et acceptons nos propres blessures et lorsque nous ouvrons nos coeurs pour nous occuper de nos propres besoins, nous libèrerons la compassion qui nous donne la force de rester avec nos familles et de créer un monde qui nous réconforte tous.

vendredi 9 novembre 2018

De la difficulté d'être un parent bienveillant



Comme je vous le disais il y a quelques temps, Grandir Autrement n'est plus distribué en kiosque et à besoin de soutient pour être visible auprès des parents, notamment des nouveaux parents.

Ce numéro est une pépite ! Pour toutes celles-ceux qui, comme moi, peinent parfois (tous les jours?!) à concilier les besoins de leurs enfants avec leurs besoins propres, s'en trouvent frustré-e-s et plus vraiment en phase avec leurs valeurs éducatives... Nous l'avons voulu déculpabilisant et pratique.

J'ai écrit l'article sur la bienveillance dans le couple. J'ai appris beaucoup de choses en interviewant Isabelle de Ridder, une thérapeute systématicienne, maman elle aussi, à l'approche et aux outils très inspirants.

J'ai aussi l'honneur de voir une de mes photos en couverture ! Elle fait parti des shootings que j'ai réalisé pour la série Les dents de lait... à paraître un jour ;)

Pour soutenir Grandir Autrement, vous pouvez offrir des numéros ou des abonnements autour de vous, à vos ami-e-s mais aussi à votre sage-femme ou votre doula par exemple ;) Laisser de vieux exemplaires chez le pédiatre, le dentiste et leur en parler

Les offres d'abonnement sont disponibles ici, un nouveau site plus fourni et plus joli sera bientôt en ligne.

Numéro 73 - novembre/décembre 2018

Sommaire

Grandir au quotidien
Lire et grandir : Sélection de la rédaction
Des lectures qui inspirent notre maternage : La Domination adulte, l'oppression des mineurs - Yves Bonnardel

Naître parents
Naissance : Comment être un parent acteur ?
Pas toujours facile d'être parents : Happynaiss
Chroniques parentales : Pendant qu'ils s'endorment

Dossier : De la difficulté d’être un parent à l’écoute  
Vous avez dit bienveillance ?
Être bienveillant ne signifie pas être parfait
Comprendre nos blessures émotionnelles
Être convaincu pour être vrai
De l'amour et de la confiance comme seule méthode
La bienveillance dans le couple
Apprivoiser sa culpabilité
Comment appréhender les émotions et leur expression avec bienveillance ?
Rester bienveillant malgré le regard des autres
De l'importance d'être bien entouré
Maintenir le cap en cas de désaccord
Cinq mantras à se répéter quand on est sur le point de craquer
La bienveillance en héritage
Maman-Lune : quand nos cycles ne sont pas les leurs
Pour aller plus loin

Grandir et s'éveiller
Éducation : Le bâton de parole
Ils grandissent  : Le collège démocratique
Vu par les enfants  : C'est quoi la bienveillance ?
Chroniques d'une parentalité sans violence : Les livres de puériculture
Éducation non-violente en pratique : Le besoin de souffler un peu

Grandir ensemble
Grandir ailleurs : Grandir au Népal
Grandir sainement : L'apithérapie
Faire grandir une initiative : Éducations plurielles

Grandir en savourant
Allaitement : Méditation et allaitement
Nourrissons-nous : À la découverte de l'alimentation cétogène
Fines bouches : Recettes « céto »

dimanche 28 octobre 2018

L'instruction en famille : un choix élitiste?


Je partage avec vous le premier article que j'ai rédigé pour Grandir Autrement, pour le numéro 59 dédié à l'Instruction en famille, parût en juillet 2016. Ce numéro du magazine peut-être téléchargé en version pdf pour 2,94€ sur le site de Grandir AutrementVous pouvez également vous abonner, ou abonner un-e ami-e ici. Par votre soutien, vous permettez la diffusion et la normalisation du maternage proximal et de l'éco-parentalité. Notre travail est principalement bénévole.


L'instruction en famille, un choix élitiste ?


L’instruction libre des e­nfants comme prolongement du maternage proximal implique que les parents, qui souhaitent vivre plus de quelques heures par jour avec leurs enfants, composent avec les finances familiales, les besoins de chacun et… l’entourage. Les peurs renvoyées par les proches sont bien souvent la sociabilisation des enfants, la capacité des parents à instruire leurs enfants et la nécessité de « gagner sa vie » et donc de travailler en déconnexion de la sphère familiale (tel que le travail est conçu et perçu majoritairement dans notre société).

Aux États-Unis, l’instruction en famille (IEF) est, depuis peu, vue d’un autre œil. Les grandes universités favorisent l’inscription des adolescents « non-sco » qu’elles considèrent comme plus motivés et plus autonomes dans leurs apprentissages car posant souvent un choix de filière plus conscient. 74 % des enfants instruits librement s’inscrivent à l’université contre 49 % des élèves de l’école publique1et chaque année 100 000 anciens enfants IEF obtiennent un diplôme universitaire2.

Un nouveau regard sur l'IEF

Les nouveaux précepteurs de tendance, les « techies » (i.e.experts en nouvelles technologies) et les partisans de la financial independence3lancent la mode du homeschooling dans l’intelligentsia US. Pour eux, l’école est un frein à la créativité. Ces familles aisées créent de nouveaux marchés pour les écoles privées et les opérateurs culturels qui offrent des cours et services « à la carte » à leur intention. Leur médiatisation comme créateurs d’une nouvelle élite, rafraîchit l’image de la déscolarisation qui, depuis les années 70, est associée à deux groupes aux visions sociétales bien distinctes : les familles chrétiennes soucieuses de l’influence séculaire de l’école publique et son insécurité et le mouvement hippie libertaire dénonçant l’oppression des enfants par un système scolaire autoritaire et patriarcal4.

Le nombre d’enfants déscolarisés augmente chaque année de 7 %, atteignant 3,4 % des enfants en âge d’être scolarisés5. Et pour cause, les statistiques de réussite aux examens nationaux sont en faveur de l’IEF depuis près de vingt ans. L’étude la plus récente, effectuée en 2009 par quinze instituts de sondage indépendants sur près de 12 000 enfants IEF de 5 à 17 ans, a montré que ceux-ci obtiennent en moyenne des résultats nettement supérieurs aux tests nationaux, et ce, dans toutes les disciplines majeures testées. 87 % des enfants déscolarisés obtiennent des notes supérieures à la moyenne nationale, créant un écart de 37 points de pourcentage avec les élèves de l’école publique6.

Malgré un plus grand nombre d’enfants instruits librement, un revenu familial médian inférieur à la moyenne nationale et une plus grande diversité sociale des familles dont ils sont issus, cet écart se creuse au fil du temps.

Au-delà de l’attention personnalisée, du respect des rythmes d’apprentissage et du temps que l’enfant peut consacrer à ses passions, on peut expliquer l’exacerbation de cet écart par l’accélération de la circulation de l’information, viaInternet et les réseaux sociaux, qui favorise la mise en place de groupes d’entraide et d’apprentissage entre familles et l’essor des cours en ligne.

Un outil d’émancipation social


Mais faut-il être millionnaire pour instruire son enfant ? Absolument pas !  L’étude démontre queni le revenu des parents, ni leur origine sociale, ou l’argent dépensé pour leur instruction n’influent sur les résultats des enfants IEF.Ainsi, l’écart de résultats entre les enfants issus des familles défavorisées (qui seraient éligibles à la gratuité des repas en cantine scolaire7) et ceux issus des classes sociales plus aisées est de quatre points de pourcentage dans le milieu IEF contre dix points d’écart pour les écoliers8. L’écart filles/garçons est d’un point seulement en faveur des filles, alors que l’école tend notoirement à les défavoriser au fur et à mesure qu’elles grandissent.

L’IEF apparaît comme un moyen de lutte contre les inégalités sociales tandis que l’école comme outil d’émancipation sociale est un échec avéré (comme Pierre Bourdieu l’a démontré).

En France, une association affirme : « Quels que soient votre niveau d'instruction, votre situation sociale ou votre lieu d'habitation, tout le monde peut pratiquer l'instruction en famille. Il revient à chaque famille de définir ses besoins, ses priorités, de connaître ses limites et de s'organiser en conséquence.10»

Pour Laetitia, maman solo qui a déscolarisé son fils il y a trois ans, l’apprentissage hors de l’école s’est intégré à un changement de vie global lorsqu’elle a décidé de voyager avec lui et de vivre hors du système monétaire. « La vie communautaire et nomade offre un grand nombre de personnes ressources à l’enfant auprès desquelles il peut apprendre au gré de ses intérêts. En un an, Nohé a appris deux langues. Le contact avec la nature aussi est une source d’apprentissage immédiate et vaste. L’enfant a tout à portée de main.» De retour en ville et, à la demande de Nohé, 8 ans, ils ont opté pour un cadre léger. Laetitia a monté son activité d’animation artistique ce qui lui permet de travailler en grande partie à la maison et d’amener son fils avec elle en prestation. « Quand on voit le documentaireÊtre et devenir, on a l’impression qu’il faut être millionnaire pour pratiquer l’IEF. Je ne me suis absolument pas posé la question de l’argent quand j’ai fait ce choix. En grandissant, les besoins de Nohé changent, mais l’offre d’activités “extra-scolaires” et les rencontres entre familles autour d’un apprentissage (fabrication du pain, soins des ânes, etc.) offrent plein d’opportunités accessibles.»

Pour Agathe, maman de trois enfants de 2, 7 et 9 ans, instruits librement, pratiquer l’IEF se conjugue aujourd’hui avec simplicité volontaire. Ce fut d’abord un choix par défaut : « Je croyais que la panacée pour mon enfant, c’était une école Montessori et puis, quand j’ai rencontré le groupe de familles non-sco à Paris, c’est devenu un véritable choix. J’ai aussi compris que j’avais besoin d’être en relation avec mes enfants pour réparer mon histoire familiale. Avec l’IEF, nous pouvons devenir les parents que l’on souhaite.» Pour elle, pratiquer l’IEF, c’est respecter la nature profonde de l’enfant et lui assurer un parcours singulier tissé de la culture qu’il se forge au fil de ses intérêts et de ses rencontres. «Mon fils aîné réclame d’être boulanger depuis toujours. S’il le devient, ce sera par choix et pas parce que l’école l’aura décrété trop mauvais pour faire autre chose. Du coup, c’est aussi une autre société que l’on choisit.»

Et si cette nouvelle « élite » en devenir était composée, non pas de l’excellence intellectuelle, mais de jeunes gens plus épanouis, plus connectés à leur famille et leur environnement ?

Agathe est une ex-institutrice : « Quand on me demande si les parents ont assez de culture pour pratiquer l’IEF, ça me fait horreur car de quelle culture parle-t-on et qui en a le monopole ? L’école ?». Sabrina, mère de deux enfants déscolarisés depuis cette année, s’insurge également : « L’intelligence et la culture ne sont pas l’exclusivité des classes aisées. Mon grand-père, ouvrier, avait pour livre de chevet le dictionnaire alors qu’il n’était jamais allé à l’école. Même avec un petit budget, avec les bibliothèques et Internet, on peut étancher sa curiosité d’apprendre. Les enfants en IEF dissocient moins l’apprentissage du jeu et de la vie en général. Chaque rencontre est une ressource.»

Travailler et instruire librement


Mais comment gérer cette « disponibilité totale discontinue11» à ses enfants tout en gagnant sa vie ? Outre la flexibilité de son activité professionnelle, Laetitia s’est tournée vers le parrainage laïc. Son fils a noué une relation familiale forte avec un couple bouddhiste homosexuel sans enfants. Tout le monde y gagne : « Ce n’est pas moi qui planifie leurs rencontres, il les appelle lui-même». Sabrina et son compagnon ont opté pour deux temps partiels « afin que les enfants aient deux points de vue différents et qu’il n’y en ait pas un qui reste plus que l’autre à la maison. On a peu de temps en famille au complet ou en couple mais on se couche et se lève tard pour se retrouver. L’IEF, c’est surtout réorganiser sa routine». Leur budget les place juste en-dessous du seuil de pauvreté. Quand ils ont choisi l’IEF ils se sont demandé si, justement, c’était l’apanage d’une certaine élite : « Et puis non ! Quand nos enfants étaient scolarisés tous les mois, il y avait des dépenses supplémentaires pour les sorties ou autres. L’IEF nous coûte un peu moins cher que l’école (pas de cartable ou de fournitures obligatoires) mais la différence, c’est que l’argent que l’on dépense, nous en profitons aussi : on va au musée et au théâtre avec eux !»

Quant à Agathe, qui a quitté Paris depuis un an pour une expérience nomade en famille, en s’offrant le temps, la question financière devient secondaire : « C’est maintenant que mes enfants ont besoin de moi. Travailler, je peux le faire plus tard. Les enfants sont par essence imprévisibles et nous obligent aucarpe diem. Avec l’IEF et la route, on rentre dans une autre temporalité, on apprend à se laisser guider et l’on goûte à la générosité de la vie. Ce qui me nourrit, ce sont les rencontres et la vie dans la nature. Le reste devient secondaire. Même si le mode de vie que l’on quitte nous nourrit encore, nous faisons déjà l'expérience de la récup’, des échanges avec d'autres qui nous confortent dans le fait qu'on peut vivre autrement et mieux.»

Une nouvelle élite épanouie et consciente


Mais quid des facilités d’apprentissage ? Faut-il avoir un enfant précoce intellectuellement pour pratiquer l’IEF ? Aux États-Unis, 24,5 % des enfants IEF sont « en avance » par rapport à leur pairs scolarisés et seulement 5 % sont en situation de « redoublement »12. En France, seulement 12 % des membres de l’association LAIA (Libres d’apprendre et d’instruire autrement)ont choisi l’IEF parce que leur enfant présente des facilités d’apprentissage13.

À l’heure où diagnostiquer son enfant « haut potentiel »est une source de fierté chez certains parents, il est bon de rappeler qu’Howard Gardner a défini huit types d'intelligence14et que l’IEF est une voie rêvée pour développer le potentiel d’un enfant doué autrement que scolairement.

Et c’est là où réside la beauté de l’IEF quand elle appliquée pour répondre aux besoins de l’enfant, favoriser la pleine éclosion de sa créativité et lui permettre d’intégrer la société à son rythme, sans compétition et sans jugement imposé, pour y participer en tant qu’être respectueux de lui-même, d’autrui et de son environnement.

___________________________________

3 - Travailler d’arrache-pied pendant dix ans puis prendre sa retraite à 40 ans et fonder une famille.
4 - Les figures de proue de ces deux mouvements sont Raymond Moore, qui a montré que l’apprentissage formel et institutionnalisé avant l’âge de 12 ans est source de nombreux troubles tels que la myopie, la dyslexie ou l’hyperactivité, et John Holt, le père du« unschooling », c’est-à-dire l’apprentissage par la vie et son abondance d’expériences.
7 - À ce propos, on peut déplorer que les familles IEF défavorisées ne reçoivent pas l’équivalent financier de cette aide, mais certains états accordent désormais des déductions fiscales aux familles IEF. Encore faut-il être imposable…
8 - Average national assessment of education progress science and reading scale score, National Center for Education Statistics, 2009.
9 - voir Pierre Bourideu et J-C Passeron,Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Les Editions de Minuit, 1964 et, des mêmes auteurs, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement, Éditions de Minuit, 1970.
11 - Les plumes de LAIAn° 9, septembre 2008, p.13.
13 - http://laia-asso.forumpro.fr/t7-pourquoi-les-familles-font-elles-le-choix-de-l-ief
14 - L'intelligence linguistique, logico-mathématique, spatiale, musicale, corporelle-kinesthésique, interpersonnelle, intrapersonnelle, naturaliste.




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