jeudi 21 mai 2020

La bienveillance dans le couple

Cet article a été publié dans le numéro 73 du magazine Grandir Autrement, dans le dossier "De la difficulté d'être un parent à l'écoute" disponible ici sur le site du magazine, et dont la photo de couverture (voir en bas de l'article) est de moi :)




Les flots mouvementés du quotidien, accentués par la parentalité, nous éloignent facilement de l’attention à l’autre et à nous-même. Comment rester présent à l’être aimé, nourrir la bienveillance dans le couple amoureux ? On entend souvent qu’il faut d’abord s’aimer soi-même avant de pouvoir aimer et se sentir aimé d’autrui, qu’il faut d’abord prendre soin de soi, comme préalable à la bienveillance envers les autres. Or, s’il fallait atteindre la réalisation de soi, l’éveil et l’amour inconditionnel de soi-même avant de vivre l’aventure du couple et de la parentalité, l’humanité serait rapidement en voie d’extinction !

Pour Isabelle de Ridder, systémicienne1: « vivre en couple c’est prendre soin de ce qui est précieux pour l’autre. Dans cet espace-là, on peut arriver à la bienveillance, la générosité, la bonté, l’envie de faire plaisir, qui nourrit le couple et le quotidien. L’étape préalable à l’empathie et la bienveillance envers l’autre, c’est le choix de me rendre disponible. Ce choix permet de se connecter et entrer en résonance, à la manière d’un wifi. Dans l’écoute de l’autre, nous recevons des informations factuelles et relationnelles mais surtout des informations portant sur “l’impact, c’est-à-dire le degré d’importance pour l’autre. Parfois il me semble que quelque chose n’est pas spécialement important alors que pour l’autre c’est une montagne. À l’inverse, parfois je ne comprends pas comment elle-il peut ne pas capter que c’est fondamental pour moi, alors que pour l’autre, c’est une broutille ! À partir du moment où on voit l’impact, où on le comprend, on peut avoir de la considération pour ce qui est précieux pour l’autre, ce qui est l’un des fondements du couple. Il n’est pas nécessaire de comprendre l’autre, il y a des choses que l’on ne comprendra jamais. L’important c’est d’essayer et de montrer à l’autre son souci de comprendre comment elle-il envisage le monde.».

C’est donc dans l’attention à soi et à l’autre, par l’écoute et le dialogue que la bienveillance peut fleurir. Certains couples ritualisent ces moments de partages par un temps d’échange hebdomadaire ou quotidien. En plus de ces espaces-temps fixes, la spontanéité peut s’inviter sous forme de jeu. Quand le besoin se fait sentir pour l’un des partenaires, elle-il peut sortir un « ticket-bougie » pour un temps de partage le soir même à la lueur de la flamme. Les bougies symboliquement nous rappellent notre flamme intérieure et la nécessité de nourrir le feu de vie en nous, ainsi que la flamme amoureuse, brasier qui, par l’émerveillement, la gratitude et l’extase, peut illuminer tout notre être. Dans l’humilité du quotidien, avec simplicité et franchise, sans chercher la performance ou l’idéal, ouvrons la parole, ouvrons nos cœurs.

Danser avec nos besoins


Tout est mouvement, rien ne peut être cloisonné. La bienveillance envers soi-même, envers l’autre et les autres, se danse dans une même respiration, dans la conscience de l’instant. Dans l’écoute de soi et de l’autre, Isabelle de Ridder nous invite à traduire ce qui est important pour nous : « Nous passons notre vie à traduire car nous parlons tous une langue singulière. Chaque partenaire a des repères différents2. C’est pareil avec nos amis, nos collègues, nos enfants. Pouvoir identifier et expliquer de manière claire ce qui est précieux pour moi, c’est souvent plus compliqué que de saisir l’autre ! On doit toujours se repositionner. C’est un flux et un reflux : je m’ajuste à moi et je m’ajuste à l’autre en même temps. Je m’écoute, tout en écoutant le besoin de l’autre : ce qu’il dit résonne en moi, je sens mon besoin écrasé, je réponds en traduisant ce que je ressens. Donc l’empathie envers moi-même se fait en même temps que la bienveillance envers ma-mon partenaire, mes enfants, pas d’abord envers moi.Donc, la bienveillance que j’ai envers l’autre, les autres, je l’ai aussi avec moi-même : dans quoi je m’ancre ? Dans quoi est-ce que je ne me respecte pas ?, etc. »

Dans son ouvrage La Sainte folie du couple, Paule Salomon éclaire la nécessité de prendre soin de nos besoins tout en étant en relation à l’autre dans un enchevêtrement vivant de liens à soi et aux autres : « Chacun se préoccupe des ses besoins particuliers en tant qu’individu – le “je” – et nourrit aussi les besoins du couple – le “nous. Chacun est individu à part entière et non la moitié de quelque chose. Il ne s’agit pas de faire passer l’autre avant soi mais avec soi. Le désir d’aller jusqu’au bout de soi-même et de dévoiler un peu du mystère que l’on est à soi-même fait partie du voyage.3»

Connaître ses rythmes


En observant nos rythmes propres et ceux du couple, une certaine chronicité peut apparaître.
Pour Paule Salomon, la relation amoureuse retraverse régulièrement sept phases, du couple matriciel au couple éveillé. À ces grands cycles se superposent les cycles d’ouverture et de repli vers soi de chaque partenaire. Femme4ou homme, chacun peut observer ses marées en représentant son humeur dans un mandala circulaire, coloré au gré des émotions du jour, et le lire au regard des cycles lunaires qui nous influencent tous.

Se connaître plus intimement, soi-même et à deux, c’est pouvoir prendre soin de ces moments de vulnérabilité, instants précieux qui nous permettent de lever le voile, d’explorer plus en profondeur nos ombres et nos lumières, nos besoins et nos désirs. Ce sont des temps propices pour « […]s’ouvrir l’un à l’autre dans un niveau de dialogues assez profond, chercher à faire tomber les masques, être attentifs.5»

Identifier, communiquer et respecter nos besoins durant ces phases, c’est grandir et prendre la responsabilité de notre épanouissement. C’est s’affranchir du schéma classique « victime-bourreau-sauveur » dans lequel nous sommes souvent pris à notre insu, tant il est « confortable » de rester dans le ressentiment ou la plainte, plutôt que d’oser l’inconnu6. Apprenons à reconnaître nos besoins, à développer notre aptitude à les traduire et à accepter un refus éventuel.

Nourrir l’amour


L’attention quotidienne à l’autre et à la relation, en lien avec soi, nourrit la spirale ascensionnelle amoureuse. Comme Isabelle de Ridder l’explique : « le sentiment d’amour, qui relève du long terme, crée des émotions d’amour, plus courtes, souvent corporelles, comme une bouffée, qui viennent renforcer le sentiment d’amour. Chaque bouffée d’amour nourrit le sentiment d’amour qui permet l’émergence d’autres bouffées dans une spirale positive qui nous donne de l’énergie, de la joie, de la sérénité, de la confiance, de la liberté. Un cercle vertueux se crée : tout le positif que je reçois augmente mon sentiment d’amour que je peux exprimer par des émotions d’amour qui m’ouvrent encore plus cet espace d’aventure qu’est mon couple pour vivre, créer, explorer.»

Et si nous voyions notre couple comme un terrain de jeux et de possibles, nourri de confiance et d’ouverture ? Une relation où offrir le meilleur de nous-même : notre authenticité et notre présence dans l’instant, comme un engagement envers nous-même et envers l’autre sans cesse renouvelé.

1 - L'approche systémique considère que l'individu fait partie de différents systèmes dont il subit l’influence(couple, famille, travail, société, etc.). Elle prend donc en compte la communication et les interactions entre les individus. Elle est particulièrement adaptée aux thérapies familiales mais a un champ d’application très vaste qui va dela biologie àl’économie en passant parl’urbanisme, etc.
2 - C’est-à-dire une éducation, une culture familiale, une représentation du couple, un langage, un cadre de référence différents.
3 - La Sainte folie du couple, Paule Salomon, Éditions Le Livre de Poche (2002).
4 - Sur les cycles féminins, voir l’article « Cycle menstruel et bienveillance» dans ce dossier et « Adopter le rythme de son cycle »,Grandir Autrementn° 69. Sur les cycles du couple, lire aussi : « L’enfant grandit, le couple aussi»,Grandir Autrementn° 71 et écouter la conférence de Paule Salomon : https://youtu.be/dEJaI4ElCGk
5 - Paule Salomon, op. cit.
6 - Sur les schémas inconscients et limitants lire Radiant Joy Brilliant Love, Clinton Callahan, Hohm Press (2007), non traduit en français.


samedi 16 mai 2020

Black Mama guide : tools for all mamas

Un article très court en anglais pour présenter ce très chouette guide à l'intention particulières des mères noires, truffés d'outils qui serviront à toutes.

A clear and powerful guide on motherhood specially designed for Black mamas, with simple and efficient tools of self-care and empowerment that everyone can benefits from, and with a strong emphasis on pleasure. 
I love it  

See few pages here after and get to read the full guide here :





mercredi 6 mai 2020

Ressources pour familles confinées

Je mets BLO à jour en publiant quelques articles "de fond" que j'ai écris pour Grandir Autrement ces derniers mois. 

J'en profit pour partager 3 sources d'inspiration pour cette période de vacances collectives :





Un numéro de PEPS gratuit, consultable ici, ainsi qu'une nouvelle "mini-série" pour inspirer à la parentalité crétaive et lutter contre la fesssée :





- des sources et idées dans une newsletter de LuaLuna, deux soeurs qui organisent des cercles de femmes (voici le lien vers leur site pour suivre leurs formations et cercles)


... et puis ça suffit parce que je trouve qu'on est rapidement inondé-e-s de liens, de vidéo-conférence, de cours gratuits ou non et que pour transformer le confinement en retraite, en famille ou pas, la présence et l'attention à ce qui est c'est bien assez.




Les hommes sages-femmes

Cet article a été publié dans le numéro 68 du magazine Grandir Autrement, dans le dossier "Sage-femmes et doulas" disponible en version papier (pour 3€) ou en version numérique (3€ aussi)



Les hommes sages-femmes 



Les hommes sage-femme (SF) restent raresSi l’accès à la profession s’ouvre à eux en Belgique et en France au début des années 80, ils représentent aujourd’hui moins d’1% de l’effectif total de la professionen Belgique, et à peine 2% des SF actives en France2, alors qu’en gynécologie-obstétrique on compte, en France, 56,2% d’hommes3... 

Empathie et ressenti : être homme dans un univers de femmes


C’est que depuis le XVIIIe siècle, une subordination entre les obstétriciens et les SF s’installe : « Aux hommes l'exercice de compétences médicales et scientifiques via les interventions chirurgicales valorisantes et valorisées (césarienne, forceps), aux femmes le rôle d'accompagnement relatif àdes compétences attachées aux qualités dites féminines»4.La capacitéd’empathie envers la femme enceinte reste aujourd’hui encore fortement perçue comme innée pour les femmes et difficile à acquérir, voire douteuse, chez les hommes

Sébastien Macors, père de deux enfants et compagnon de SF, exerce en Espagne comme SF libérale et SF hospitalière. Une vocation qu’il ressent dès l’adolescence. Très actif dans la défense de l’accouchement physiologique, il a travaillé comme coopérant au Sahara occidental, à Haïti et au Nicaragua. Aujourd’hui, il souhaite fonder une maison de naissance publiquemais se heurte à une vision encore patriarcale de la naissance. Pour lui, il existe encore trop de verticalité dans l’accompagnement des naissances : « La spécialisation des SF, c’est l’accouchement physiologique. Nous sommes formés pour répondre à la douleur et aux besoins du post-partum et notre outil, c’est la confiance : donner confiance aux mamans, aux couples, à la personne qui va accompagner la naissance. Et ça fonctionne ! Mais beaucoup de SF sont encore formées à assister les gynécologues, à gérer des péridurales… Si on a à cœur sa profession, on ne peut qu’aller vers la non-intervention, c’est tellement évident. Le futur des soins de santé, c’est la co-responsabilité. Au lieu de prendre la décision pour la patiente, on accompagne la prise de décision. Ça donne de très bon résultat car la personne qui se responsabilise de son processus, le vit mieux ; et nous, professionnels, on se responsabilise d’identifier un souci, d’informer, de calibrer la prise de décision. A l’hôpital, trop souvent, c’est le gynéco qui décide pour la femme, et beaucoup de SF sont encore formées sous ce modèle vertical, masculin, qui ne répond pas toujours aux besoins des femmes. En tant que SF, on est amené à se connecter à cette partie féminine du savoir prendre soin des autres, en étant à l’écoute de ce qui est là et en donnant confiance. » 

Dans l’exercice de sa profession, Sébastien n’a jamais rencontré de problème lié à son genre, ce qui n’est pas le cas d’Alain Ghislain, l’un des deux premiers homme SF de Belgique francophone, époux de SF, père et grand père. 

Alain est l’un des rares SF hommes de Belgique àpratiquer l’accouchement àdomicile (AAD). «Je fais la différence entre l’accouchement hospitalier, en maison de naissance et àdomicile, car je connais les trois facettes. A l’hôpital, lorsqu’une femme se retrouve face àun vieux barbu en pleine nuit, alors qu’elle ne s’y attend pas, ça peut créer un malaise des deux côtés. En tant qu’homme SF on doit alors montrer qu’on est aussi capable qu’une femme SF, qu’on a la même approche de la naissance. C’est quelque chose qui depuis toutes ces années me perturbe encore car, pour moi, la naissance est un évènement tellement capital et puissant, que le fait de se retrouver devant quelqu’un auquel on ne s’attend pas peut mettre un grain de sable dans le processus et générer des blocages. C’est plus simple quand on peut dialoguer, quand la femme exprime ses besoins, par exemple : « je n’ai pas envie qu’un homme me suture ou m’examine ». Quand l’équipe est plus étoffée, je passe la main, mais si je suis la seule SF de tout l’hôpital, c’est moi ou personne d’autre… Au gîte de naissance6,on est de garde une semaine sur deux donc les femmes rencontrent les deux SF référentes. Mais parfois, il y a des femmes qui me choisissent par dépit et ça se sent ». Mais dans certaines facettes de son activité, être un homme est un atout de taille : Alain organise des groupes de pères et forme les couples au planning familial naturel. Son discours est parfois mieux reçu par les hommes qui s’impliquent dans ce choix de contraception. 

Pour Sébastien et Alain, choisir l’endroit où l’on veut mettre au monde son bébé est un droit universel et, pour se réapproprier ce choix, les femmes doivent être accompagnées. Alain explique : « Quand on pratique des AAD, on est considérés comme des sorcières ou des gurus, même par nos collègues hospitalières. Aujourd’hui, la grossesse­­­­ dans l’esprit des jeunes femmes c’est un congé de maternité, des échos à toutes les consultations, un déclenchement tel jour et une péridurale.».


Ces femmes qui choisissent un homme SF


Lisa, mère de 3 enfants et enceinte de 7 mois, comme mère-porteuse, a choisi un homme gynécologue pour ses deux premiers accouchements, puis un homme SF pour des AAD. « J’ai choisi mon SF pour son approche non interventionniste. Il est tout àfait l'idée que je me faisais d'une sage femme. Grâce àlui j'ai cheminé sur la naissance et l’accueil du bébé. De mon expérience, en ne sachant pas ce que c'est d'être femme, ils font plus attention. Pour moi, femme qui suit la grossesse d'une autre ne peut s'empêcher de la voir àtravers le prisme de ce qu'elle a elle-même déjàvécu.»

Julie, SF hospitalière, a été suivie par Alain pour sa première grossesse : « Dans ma région, je n’avais qu'une seule possibilité pour l’AAD. Quelle pression ! J'en ai parléavec mon compagnon parce que je pensais que ça pouvait le déranger. Je l'ai senti assez méfiant au début mais toutes ses craintes se sont estompées dès la première rencontre avec Alain. Une relation de confiance s'est installée tout naturellement. Le fait que ce soit un homme a aidéàcréer une réelle complicitéentre lui et mon compagnon, et àce qu'il s'implique plus je pense.A aucun moment je n'ai pensé"c'est un homme donc il ne comprendra pas ce que je ressens". Qu'on soit homme ou femme, nous, SF, sommes làpour accompagner et ce sont ces qualités d’accompagnant qui sont les plus importantes. Un an après la naissance, il est toujours présent, comme un membre de notre famille. »

Pour Christel, l’aventure a été surprenante mais tout aussi bien vécue : « Je n'ai pas choisi cet homme, c'était le SF de garde pour l'accouchement de mon 4èmeenfant. Je ne l'avais jamais rencontré. Lorsque Patrick, le SF, est arrivéça nous a surpris. Mon compagnon était un peu mal àl'aise, mais pour un 4èmeenfant, on est moins pudique et mal àl'aise face aux actes médicaux. Malgré un décollement et une perfusion pour accélérer le travail, quand ma gynécologue est partie à18h je n’avais toujours pas accouché. Patrick a pris le relais et les choses ont bougées. Je voulais d'un accouchement sans péridurale, dans la position qui me conviendrait. Il a étéàl'écoute et n'a pas essayéde me faire changer de position pour son confort. Je ne sais pas si ce que j'ai appréciédans son accompagnement tient au fait que ce soit un homme ou que ce ne soit pas un gynéco».


1. « 103 hommes sages-femmes en Belgique », in La Capitale, édition du 21/06/2017.
2. Ordre des Sages-Femmes : http://www.ordre-sages-femmes.fr/etre-sage-femme/histoire-de-la-profession-3/
3. Syndicat National des Gynécologues Obstétriciens de France : www.syngof.fr/wp-content/uploads/2015/10/2015-Demographie-Gynecologie.pdf
4. « Des hommes chez les sages-femmes : Vers un effet de segmentation ?» Philippe Charrier, in Sociétés contemporaines, n° 67, mars 2007, Presse de Sciences Po. https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2007-3-page-95.htm
5. ce qui n’existe pas encore en Espagne, qui compte un petit nombre de maison de naissances privéeset s’ouvre tout juste à l’AAD (non remboursé par la sécurité sociale).
6. AndréVésale àMontigny-le-Tilleul

vendredi 20 décembre 2019

L’école : vecteur de socialisation




Cet article a été publié dans le numéro 72 du magazine Grandir Autrement, dans le dossier "Accompagner la scolarité de son enfant" disponible en ligne ici

« Tout individu est inscrit avant même sa venue au monde dans ses groupes familiaux, sociaux et culturels. L’individu n’existe pas sans ses groupes originaires et ses institutions d’appartenance »1.Dans le modèle social qui est le nôtre, famille et école sont les instances de socialisation primaire classiques qui modèlent l’être en être social, plus ou moins sociable. La massification de la scolarisation, encouragée dès 2 ans, par les pouvoirs publics, et la légitimation de l’école comme lieu d’apprentissage des savoirs, savoir-être et savoir-faire, en fait une source d’influence majeure sur les parcours individuels mais aussi sur l’évolution de la société dans son ensemble. Comment s’opère la socialisation ? Notre modèle scolaire permet t-il l’épanouissement de chaque enfant ?


La cohésion sociale, fondement de l’école publique

La socialisation est le processus d’intériorisation par l’individu des normes, valeurs et manières d’être du groupe social auquel il appartient.  La famille dote l’enfant d’un certain « capital culturel » et la scolarité complète sa socialisation part l’influence des pairs, des professeur-e-s, de tous les acteurs en jeux (animatrices-eurs, personnel de nettoyage, direction, etc.) et de l’environnement dans lequel l’apprentissage à lieu2

Pour Emile Durkheim, père de la sociologie moderne, si l’école est garante de l’ordre social par l’homogénéisation des comportements individuels, elle prépare aussi à la division du travail en orientant les élèves vers des formations qui assureront leur fonction productive dans la société3. On note des disparités importantes dans l’Union Européenne, quant à l’âge et au degré auquel cette spécialisation s’opère4.

Assurer cohésion sociale et économique est à la source de l’enseignement obligatoire et institutionnalisé. Annick Percheron, sociologue, parle de destruction créatrice : « l’individu socialisé transforme son comportement pour satisfaire les attentes de la société »Les travaux de Georges H. Mead apporte une nuance positive. Selon lui, l’enfant copie dans un premier temps ses proches « puis il interprète librement les rôles qu’il souhaite, en se confrontant aux règles de comportements imposées par la communauté. Ainsi, dans un même contexte social, plusieurs enfants n’auront pas le même comportement, car leur personnalité les conduira à accepter plus ou moins les règles communautaires, celles-ci en retour n’ayant pas façonné à l’identique les personnalités individuelles ».6


Le défi de la mixité

Les sociologues Pierre Bourdieu et, plus récemment, Camille Peugny, l’ont montré : l’école reproduit les inégalités et échoue dans son rôle d’ascenseur social ; l’accès aux diplômes reste lié à l’origine sociale et ce fait tend à se renforcer7. En cause : la valorisation d’un certain type de capital culturel, distinct de celui dont dispose les familles populaires. Christine Passerieux, conseillère pédagogique explique : « Les codes, les valeurs, le langage de l'institution scolaire ne recouvrent pas nécessairement ceux de la famille. Plus la distance est grande, plus le travail psychique [et]cognitif que devront fournir les enfants sont importants.»8
Or, l’école est un lieu où des enfants d’origines sociales et culturelles différentes peuvent se mélanger et enrichir, ce précieux « capital culturel ». Quand les territoires le permettent… Par exemple, dans son documentaire Swagger, tourné à Aulnay, Olivier Babinet, donne la parole à des adolescents n’ayant jamais côtoyé de français dits « de souche »9. Une enquête auprès de jeunes européens de 16 à 34 ans révèle le sacrifice d’une partie des écoliers : 16% des jeunes de 16 à 17 ans déclarent se sentir ou s’être sentir en souffrance à l’école, 30% s’y sente seul et 16% méprisé10.On parle de « démocratisation ségrégative » du système éducatif11 

La prise de conscience du rôle de l’autocensure dans le choix d’orientation des élèves12et la portée de mouvements sociaux contestataires dans les banlieues ont peu à peu données lieu a des politiques de discriminations positives, tel le dédoublement des classes en CP et CE1 dans les zones défavorisées (pour atteindre moins de 20 élèves par classe), ou les « Cordées de la réussite »13, un dispositif favorisant l’accès à l’enseignement supérieur aux élèves issus de milieux précarisés (notamment par le tutorat entre élèves du supérieur et du secondaire). Mais c’est peut-être le caractère élitiste du système d’orientation, reflet de la psyché collective, qui hiérarchise les formations en fonction d’une vision inégalitaire de la société, fondé sur la suprématie du conceptuel sur le corporel, du col blanc sur le col bleu. 

D’après Muriel Darmon, directrice de recherche au CNRS, c’est en première année de maternelle que le processus de socialisation propre à l’école est le plus visiblecar les enfants y sont préparés à devenir des élèves. L’apprentissage y est plus social que scolaire. Ses travaux éclairent la notion de violence symbolique, propre à Bourdieu, influence infra-consciente de l’école et ses acteurs, qui assure , « L’homogamie sociale est d’autant plus forte qu’elle est relayée par de nombreux mécanismes, aussi bien internes à la classe (l’institutrice peut apparier des enfants qui lui paraissent aller ensemble, le « club des chipies » se rassemble de lui-même autour des livres d’images…) qu’externes (la sociabilité enfantine étant organisée par la sociabilité parentale, les mères qui se connaissent ou se voient en dehors de l’école pouvant par exemple venir chercher alternativement les enfants ou les garder le mercredi)»14. Les discours et pratiques d’obéissance, l’apprentissage du classement, de la catégorisation et de la différenciation, « même de ce qui est objectivement identique» 15 par « l’intériorisation de « catégories de l’entendement »serait pour Darmon «l’apprentissage social d’un principe de vision et de division du monde ».16


Vive la récré !

L’importance du relationnel à l’école, l’influence décisive que l’enseignant-e peut avoir sur le développement d’un enfant, dans des conditions souvent difficiles (classes en sureffectifs, manque de soutien et de valorisation de la fonction…), par son attention aux dons en germe, est un cadeau pour la vie.
Quand on évoque l’école, c’est souvent les amitiés qu’enfants et adultes évoquent en premier. Dans le processus de socialisation, bien plus que les professeurs, ce sont les pairs dont l’influence est la plus grande sur l’enfant. Les temps libres dans la cour de récréation permettent l’apprentissage spontané du vivre ensemble. Les interactions entre enfants d’âges différents sont rendues possibles, les fratries se retrouvent, l’imaginaire se libère. Et se sont bien souvent ces aventures que l’enfant partage le soir à la maison.


1. « Groupes et individus», Cahiers de psychologie clinique, n°31, 2008, https://www.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2008-2-page-215.htm
2. Maria Montessori, L’enfant dans la Famille, Desclée de Brouwer, 2016
3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Socialisation
4. OCDE, L’europe de l’éducation en chiffres, 2016, http://cache.media.education.gouv.fr/file/2016/94/4/depp-EEC-2016_660944.pdf
5. Les grandes questions sociales contemporaines, L’Etudiant, 2007, https://www.letudiant.fr/boite-a-docs/telecharger/la-socialisation-2632
6. L’étudiant, op.-cit.
7. Camille Peugny, Le destin au berceau : Inégalités et reproduction sociale, Le Seuil, 2013
8. Christine PASSERIEUX, Ecole maternelle : La socialisation, un préalable ou une construction scolaire ?, Dialogue n° 108, GFEN : http://www.cndp.fr/entrepot/fileadmin/docs/education_prioritaire/maternelle_edu/Passerieux_Maternelle.pdf
9. Olivier Babinet, Swagger, France, 2016.
10. L’enquête « Génération Quoi » a été menée en France en 2013. En découle, « Génération What » une série de reportages vidéos et une enquête statistique menée dans 9 pays de l’Union Européenne sur les 18-34 ans : http://generation-what.francetv.fr
11. Pierre Merle, La ségrégation scolaire, La Découverte, 2012
12. Camille Peugny parle d’auto-sélection : « à niveau scolaire équivalent, par exemple, les enfants vont avoir des souhaits d’orientation différents selon leur origine sociale», voir son interview par l’Observatoire des inégalités, 2013 https://www.inegalites.fr/La-mobilite-sociale-est-en-panne-entretien-avec-Camille-Peugny-sociologue
13. http://www.cordeesdelareussite.fr
14. Muriel Darmon, « La socialisation, entre famille et école. Observation d'une classe de première année de maternelle», Sociétés & Représentations n° 11, 2001, https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2001-1-page-515.htm
15. Darmon, op.-cit. L’auteur montre comment un objet peut être nommé et utilisé différemment selon le moment et le lieu où il est employé.
16 Darmon, op.-cit.

lundi 2 décembre 2019

Les défis du nomadisme en famille

Article parut dans Grandir Autrement n° 78 dans le dossier "La Vie Nomade"et disponible gratuitement en ligne iciCe numéro est disponible à la vente en version papier pour 6,50€ ou en version numérique pour les abonnés.
Superbe illu par mon amie Luraya : www.luraya.com

Le nomadisme fait rêver. Retourner à notre nature ancienne, vivre la slow life au rythme des saisons, se nourrir de grands espaces et de rencontres profondes avec soi et les autres… Ces dernières années, les récits d’épisodes nomades en famille se font plus visibles sur les réseaux sociaux et dans les médias. Qu’elle soit une réponse poétique, engagée ou aventureuse, la vie nomade quand on a vécu en sédentaire est un défi. Et avec des enfants ? Zoom sur les challenges de la route en famille, avec Yannick, coach, papa de la tribu MYTAE1 sur la route depuis sept ans, Lu2, illustratrice, prof de yoga et maman de Yuma, 18 mois, de retour après cinq mois de van life à trois, et Marina3, doula, qui vient de prendre la route seule avec sa fille, Rosa Cali.
Nomade depuis sept ans, la famille MYTAE – Maude et Yannick, les parents, Théo, 11 ans, Arthur, 8 ans et demi, et Emy, 4 ans et demi – pourrait se vanter d’une belle collection de hashtags. Leur authenticité, leur présence chaleureuse et simple, ouverte, touche au cœur et invite, en résonance, à se déposer dans la rencontre.
Sur leur premier blog, « La roulotte qui gigote »4, devenu livre, ils racontent trente mois au pas des chevaux, en roulotte tractée. Après la naissance d’Emy, la famille aménage un car scolaire – de douze mètres de long et quatorze tonnes – et sillonne pendant deux ans la France et l’Espagne. À la demande des enfants, ils expérimentent quelques mois la vie sédentaire puis repartent en Grèce en 4×4 agrémenté d’une tente de toit. Avec ce nouveau mode de transport et d’habitat « minimaliste », ils goûtent à plus d’autonomie et d’accès au sauvage. En revenant à l’essentiel (se loger, se nourrir, être en sécurité), les MYTAE on appris « à voir avec le cœur. On met plus en avant ce que l’on vit et ce que l’on est que ce que l’on fait ».
En partenariat avec Grandir Autrement, Yannick partage en podcast toutes les astuces de leur famille pour transcender les défis du nomadisme.
Voici quelques morceaux choisis rassemblés autour de quatre challenges quotidiens.
  • Le mouvement permanent : « Les changements de repères demandent de développer une grande capacité d’adaptation. Nous avons appris à nous satisfaire de ce qui est, puisque de toute façon c’est pour une période courte. Les enfants nous ont beaucoup aidés. Ils sont satisfaits à peu près partout : sable, forêt, prairie… Ils jouent avec ce qui est. Même si c’est un parking, c’est l’occasion pour eux de faire de la trottinette ! ».
    Sur la route, Yannick et Maude on appris que rien n’est figé. Pour résoudre les défis du quotidien aussi : « Lorsqu’on essaie de cristalliser une solution on ne perçoit plus l’étendue des possibles. Ce qui était inimaginable il y a sept ans est possible aujourd’hui. On se laisse guider par notre cœur, ça  transcende notre réalité, notre quotidien, et nous donne une grande confiance. »
  • Du temps pour soi : « Vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans un espace restreint entre adultes et enfants mélangés demande aussi une bonne dose d’adaptabilité ! Comment dans cet espace-là chacun peut exister individuellement ? » Yannick, par exemple, a appris à s’isoler avec de la musique et à adapter son rythme en se levant tôt et se couchant tard.
  • La promiscuité : Dans cette vie rapprochée où temps et espace sont partagés quasi en permanence, les MYTAE ont mis en place un système de communication familiale et des outils pour libérer les émotions. « Avec le bâton de parole, on offre un cadre où les enfants partagent ce qu’ils ne diraient pas forcément en dehors. Ça leur permet de nous donner des clés, d’exprimer quand ils veulent s’arrêter ou repartir. On ouvre ce temps, comme un rituel. La parole circule avec un bâton décoré par les enfants5 ».
    En amont des cercles de parole, Yannick et Maude veillent à ce que chaque membre de la famille puisse libérer ses émotions, par le jeu, la course… « Si on n’octroie pas de temps et d’attention aux enfants, leur réservoir affectif est vide et plus rien ne fonctionne. Le contact avec la nature aide aussi, nous calme, nous apaise, développe notre intuition. On a de toute façon une obligation d’être dehors, surtout en 4×4 ou avant avec la roulotte. On veille aussi à respecter les temps de sommeil et les besoins de nourriture de chacun. Toutes ces années nous ont appris cela. »
  • Du temps pour l’intimité du couple et la sexualité : quand on est jeunes parents, il n’est pas toujours facile de trouver du temps pour le couple. Sur la route, la promiscuité et le « mode survie » rendent la tâche parfois plus difficile. Attendre le soir, que les enfants dorment « permet le jeu, de laisser monter le désir sur la journée. » Mais la fatigue physique et nerveuse que peut générer le nomadisme rogne parfois les soirées. Là encore, Maude et Yannick on appris à désamorcer des conflits naissant pour éviter d’arriver à saturation et préserver du temps pour le couple-amants. À ce sujet aussi ils ont cheminé. Yannick propose désormais, en co-création, une formation en sexualité authentique à l’intention des parents6.

LU : LES LIMITES DE LA FUSION

Lu est de retour en Allemagne avec son fils de 18 mois après cinq mois sur les routes au Portugal. Avec son compagnon, Mark, ils cherchent un terrain pour lancer leur projet dédié au yoga et au tantra. La van life leur a offert de beaux cadeaux : « Ce temps tous ensemble était très précieux, nous avons visité des projets formidables, nous avons été très libres ». Mais au quotidien, les contraintes sont trop nombreuses et ils décident de se séparer géographiquement le temps de retrouver une certaine autonomie : « Ce qui nous manquait le plus, c’est du temps pour nous-mêmes à l’intérieur, dans un endroit à soi, et la possibilité de poser un choix individuel. C’est déjà un challenge en tant que parent, mais quand on vit en van, la maison est aussi la voiture familiale… Donc toute la famille doit se déplacer pour les courses, pour une visite à un ami… Trois individus vivant comme un seul organisme, c’est un challenge ! »
Mark souffrait de ne pas pouvoir écouter sa propre voix, de ne pas pouvoir penser au-delà des besoins immédiats de la famille. « Écouter les besoins de notre fils, c’est normal, mais c’est bien de pouvoir parfois alterner : qu’un parent s’y consacre pendant que l’autre se nourrit d’autre chose. Pendant ces cinq mois, nous étions tous les deux constamment dans cette bulle sans pouvoir s’en détacher. Une bulle de six mètres carrés avec seulement un mètre carré où tenir debout ! Même si on adore vivre dehors, parfois tu veux être chez toi. À la fin, Mark est tombé malade et a mis longtemps à guérir car il n’avait pas l’espace pour », explique Lu.
Ce que Lu décrit, beaucoup de familles vivant en camping-car, camion aménagé ou van le déplorent, surtout quand l’aventure s’étire au-delà de la belle saison. La caravane permet de scinder l’habitat du mode de transport, mais passe moins facilement partout… D’où l’utilité de prendre le temps, en amont, de lister nos besoins, individuels et familiaux, pour trouver ce qui nous conviendrait le mieux et, comme les MYTAE, s’offrir la liberté, au fil de l’expérience, d’adapter ou changer de « monture » pour retrouver la joie de rêver !

MARINA : MAISON-CABANE

Marina, doula, maman solo d’une petite fille de 18 mois, est sur la route, en van aménagé, depuis un mois entre la France et le Portugal à la recherche d’une communauté de parents : « Je n’ai pas l’impression de manquer d’espace : on a toute la nature pour nous ! Ma fille adore le van, c’est sa maison-cabane. Elle est très calme quand je conduis, elle dort ou elle regarde autour… J’ai eu l’expérience avec d’autres enfants où je devais me retourner tout le temps et ça, seule, oui c’est difficile ! Un challenge au quotidien c’est que ma fille est collée à moi, pour tout, puisque je suis son principal repère. »

vendredi 19 juillet 2019

Allaiter et...

Je suis plongée dans la rédaction de 3 articles pour le prochain Hors-Série de Grandir Autrement sur l'allaitement, et plus précisément: 
- se soigner quand on allaite, 
-l'alimentation de la femme allaitante
- et sexualité et allaitement.

Sur la sexualité après la naissance et pendant l'allaitement, voici 2 vidéos de Manon, doula féministe, qui réalise un bel exercise de déconstruction des idées reçues à la portée de tous. Merci Manon d'avoir partagé ces petites pépites.

Si vous avez envie vous aussi de partager des pistes, sources, expériences, n'hésitez pas.

NB : pas besoin d'avoir un compte Instagram pour les regarder.



Marie Fournier, doula : un portrait

Je partage avec vous cet article publié dans le dossier "Sage-femmes/doulas" du magazine Grandir Autrement n°68Janvier/février 2018. 6,5€
Marie Fournier exerce à Bruxelles. J'ai  eu la chance de la rencontrer en 2013 dans un cycle d'atelier Faber& Mazilsh* (communication non-violente). Une belle âme à découvrir.

Doula… Doux, là… Une présence apaisante, proche, respectueuse de la mère et de son/sa partenaire, gardienne de leur liberté de choix, marraine-fée du cocon familial qui se tisse, voilà ce qu’est une doula. Nous avons rencontré Marie Fournier1, mère de deux enfants, accompagnante périnatale et parentale bruxelloise, formatrice en langage des signes pour bébés et en communication connectée, thérapeute psychocorporelle.
  • Grandir Autrement : Raconte-nous comment tu es devenue doula. Comment cela s’inscrit-il dans ton cheminement personnel ?
    Marie Fournier :
     Quand je suis tombée enceinte en 2011, j’étais en thérapie avec une femme qui proposait aussi du chant prénatal dans un centre dédié à la périnatalité2. J’y ai découvert l‘accompagnement global proposé par les sages-femmes indépendantes. C’était tellement précieux que la même personne soit présente du début à la fin, le respect de la physiologie, le non-jugement… Notre sage-femme nous donnait des informations diverses pour que nous fassions nos propres choix. Après la naissance, nous ne savions pas ce que l’arrivée de notre enfant allait nous raconter de nous-mêmes et de notre propre histoire. Elle nous a rassurés. J’ai aimé son approche et ça a fait son chemin en moi.
    Avec mon fils, Léo, j’ai fait mes premiers pas vers le maternage proximal. C’était tout nouveau pour moi. Il a fallu faire face à mes propres conditionnements et à l’entourage.
    J’étais professeure dans l’enseignement spécialisé et choquée par la violence des adultes envers ces jeunes issus de milieux déjà difficiles. En devenant maman, ça m’est devenu insupportable. Quand Léo a eu 6 mois, j’ai décidé de me former au métier de doula. En attendant la rentrée, j’ai appris le langage des signes pour bébés, que j’ai utilisé avec Léo et commencé à enseigner aux familles.
    Quand la formation de doula a débuté, ce qui m’intéressait, c’était d’être aux côtés des familles pour les aider à faire des choix libres des injonctions dominantes. Je me suis impliquée dans l’association belge Alter-Natives3, pour informer les parents des tenants et aboutissants des actes médicaux, pour qu’ils puissent faire des choix éclairés.
    Durant la formation, j’ai rencontré Hélène Gérin4 qui m’a parlé de la communication connectée. Pour moi, il était évident qu’on pouvait s’adresser à une part profonde de son enfant. Ma conscience s’est ouverte de plus en plus à l’intelligence et la richesse intérieure des bébés, à leur potentiel à nous faire évoluer.
    En 2013, je suis tombée enceinte et j’ai quitté mon travail. J’ai cheminé vers l’accouchement à domicile, avec la même sage-femme. Quand Loup est né en septembre 2014, j’étais doula en exercice depuis février. Cette naissance m’a mise en contact avec la puissance du féminin, la force de nos intentions et aussi de nos conditionnements. J’ai gagné une plus grande confiance en moi et en la vie. Avec Loup, j’ai poursuivi mon cheminement vers le maternage proximal. Il ne voulait pas être posé et a pleuré pendant six mois…
    Un an après sa naissance, j’ai commencé une formation de trois ans comme thérapeute psychocorporelle, d’abord pour moi, pour être plus dans mon corps. Tout s’est enchaîné de manière fluide.
  • Qu’est-ce qui t’anime le plus dans ton métier de doula ?J’aime accompagner les parents de bout en bout et surtout être présente pour la naissance. Cela crée une bulle, c’est intense, intime. C’est beau de voir comment la relation se tisse et comme ma simple présence pendant le travail apaise les parents. Parfois, quand j’arrive à un accouchement, je les sens très nerveux et puis au bout de quelques minutes, je sens qu’ils se déposent en eux, que le calme vient. Pour une femme, c’est incroyablement précieux de pouvoir être accompagnée à ce moment-ci de sa vie. Chaque femme devrait pouvoir bénéficier d’une personne à ses côtés, juste pour elle, pour son bien-être, que la naissance soit physiologique ou pas.
    Pendant ma formation de doula, j’ai accompagné plusieurs femmes réfugiées via la Croix-Rouge. Certaines ne parlaient pas français et le personnel hospitalier était infect avec elles… J’aurais aimé poursuivre mais en tant que maman séparée et indépendante5, je ne peux plus faire de bénévolat.
    Ce qui me motive, c’est d’aider les familles à remettre en question le prêt-à-penser.
  • Quel genre de demande d’accompagnement reçois-tu ?
    Le plus souvent, ce sont des femmes qui se sentent assez seules ou qui préfèrent être accompagnées par une femme pour la naissance. Ce n’est pas spécialement parce qu’elles n’ont pas de partenaire, mais souvent, c’est parce qu’il y a déjà eu des naissances et que celles-ci n’ont pas été bien vécues, notamment dans le lien au partenaire.
  • Justement, quel lien se crée-t-il avec le/la partenaire, l’accompagnement le/la prend-il aussi en compte ?Oui, tout à fait, je guide les partenaires de manière douce et les encourage à être présents. Je ne suis pas du tout là pour prendre la place du futur père ! Au contraire, je lui donne toute sa place en l’informant de ce qu’il peut faire pour accompagner sa compagne.
  • Comment la relation avec les parents se tisse-t-elle ? L’accompagnement est-il défini au début ou se dessine-t-il au fil de la grossesse ?C’est un accompagnement à la carte en fonction de chaque femme et de ce qu’elle traverse. Parfois, les rendez-vous ont lieu toutes les semaines, parfois toutes les trois semaines. Certaines viennent avant la conception, d’autres pendant un moment particulier de la grossesse pour travailler sur une peur, par exemple. Là, j’utilise la respiration consciente (pour retraverser ses peurs, sa propre naissance…) et ma casquette de thérapeute psychocorporelle. Je propose aussi des séances de communication connectée qui trouvent leur place dans l’accompagnement.
  • Ton offre s’est enrichie de tes pratiques et ton cheminement. Il y a une très grande diversité d’offres chez les doulas, en fonction des dons de chacune…Oui, la formation est large, j’y ai surtout appris l’accueil, l’écoute et le non-jugement. Chaque doula apporte ses spécificités en fonction de ce qu’elle développe de manière parallèle. Je propose des accompagnements et des formations à la communication connectée et à des techniques psychocorporelles, là où d’autres proposeront du portage, des ateliers de massage pour bébés, des conseils en Fleurs de Bach ou de l’hypnose prénatale6… Je crois que chaque femme tombe sur la doula dont elle a besoin. Et puis, la réalité est que la plupart des doulas ont besoin d’avoir un autre travail à côté car elles vivent difficilement des seuls accompagnements. L’accompagnement en tant que doula uniquement ne constitue pas la majorité de mes consultations. C’est aussi une activité difficile à concilier avec la vie de famille, encore plus si on est seule avec ses enfants.
  • Comment t’organises-tu alors ?Pour la naissance, je m’engage à être disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant les deux semaines autour de la date prévue d’accouchement. Durant la grossesse, les femmes viennent à mon cabinet, sauf quand elles doivent être alitées. En post-partum, je me déplace.
  • Comment cela se passe-t-il à l’hôpital avec l’équipe médicale ? Et à domicile avec les sages-femmes ?À l’hôpital, j’ai toujours été très bien accueillie, même quand il y a un protocole du type « pas plus d’un accompagnant dans la salle de naissance ». J’ai remarqué que les sages-femmes hospitalières sont soulagées. Elles savent qu’une doula leur apporte un relais, qu’elles peuvent se décharger de l’accompagnement émotionnel en quelque sorte. À la maison ou à l’hôpital, je ne prends pas de place spécifique : j’observe, je suis présente et je m’adapte aux besoins de chacun.
  • C’est une sorte de danse entre toi et les personnes présentes.Oui, ça se fait naturellement. Parfois, je sens que je peux apporter un élément, un mot, un chant, une main posée… C’est très fluide. Une phrase peut libérer la mère d’un blocage. J’ai remarqué que le lien entre les femmes et moi était différent de celui qu’elles tissent avec la sage-femme. Elles se confient comme à une amie.

www.naitre-parents.be
www.naissentiel.be
www.alter-natives.be
4 Co-auteure des livres J’ai tant de choses à dire, Éditions Souffle d’Or (2012) et Ton cœur me parle et j’ai appris à l’écouter, Éditions Mille et Une Pépites (2016).
5 C’est-à-dire auto-entrepreneuse.
6 Ndlr : Il existe aussi des doulas qui ne proposent pas d’accompagnement thérapeutique, quel qu’il soit.

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