mercredi 6 mai 2020

Les hommes sages-femmes

Cet article a été publié dans le numéro 68 du magazine Grandir Autrement, dans le dossier "Sage-femmes et doulas" disponible en version papier (pour 3€) ou en version numérique (3€ aussi)



Les hommes sages-femmes 



Les hommes sage-femme (SF) restent raresSi l’accès à la profession s’ouvre à eux en Belgique et en France au début des années 80, ils représentent aujourd’hui moins d’1% de l’effectif total de la professionen Belgique, et à peine 2% des SF actives en France2, alors qu’en gynécologie-obstétrique on compte, en France, 56,2% d’hommes3... 

Empathie et ressenti : être homme dans un univers de femmes


C’est que depuis le XVIIIe siècle, une subordination entre les obstétriciens et les SF s’installe : « Aux hommes l'exercice de compétences médicales et scientifiques via les interventions chirurgicales valorisantes et valorisées (césarienne, forceps), aux femmes le rôle d'accompagnement relatif àdes compétences attachées aux qualités dites féminines»4.La capacitéd’empathie envers la femme enceinte reste aujourd’hui encore fortement perçue comme innée pour les femmes et difficile à acquérir, voire douteuse, chez les hommes

Sébastien Macors, père de deux enfants et compagnon de SF, exerce en Espagne comme SF libérale et SF hospitalière. Une vocation qu’il ressent dès l’adolescence. Très actif dans la défense de l’accouchement physiologique, il a travaillé comme coopérant au Sahara occidental, à Haïti et au Nicaragua. Aujourd’hui, il souhaite fonder une maison de naissance publiquemais se heurte à une vision encore patriarcale de la naissance. Pour lui, il existe encore trop de verticalité dans l’accompagnement des naissances : « La spécialisation des SF, c’est l’accouchement physiologique. Nous sommes formés pour répondre à la douleur et aux besoins du post-partum et notre outil, c’est la confiance : donner confiance aux mamans, aux couples, à la personne qui va accompagner la naissance. Et ça fonctionne ! Mais beaucoup de SF sont encore formées à assister les gynécologues, à gérer des péridurales… Si on a à cœur sa profession, on ne peut qu’aller vers la non-intervention, c’est tellement évident. Le futur des soins de santé, c’est la co-responsabilité. Au lieu de prendre la décision pour la patiente, on accompagne la prise de décision. Ça donne de très bon résultat car la personne qui se responsabilise de son processus, le vit mieux ; et nous, professionnels, on se responsabilise d’identifier un souci, d’informer, de calibrer la prise de décision. A l’hôpital, trop souvent, c’est le gynéco qui décide pour la femme, et beaucoup de SF sont encore formées sous ce modèle vertical, masculin, qui ne répond pas toujours aux besoins des femmes. En tant que SF, on est amené à se connecter à cette partie féminine du savoir prendre soin des autres, en étant à l’écoute de ce qui est là et en donnant confiance. » 

Dans l’exercice de sa profession, Sébastien n’a jamais rencontré de problème lié à son genre, ce qui n’est pas le cas d’Alain Ghislain, l’un des deux premiers homme SF de Belgique francophone, époux de SF, père et grand père. 

Alain est l’un des rares SF hommes de Belgique àpratiquer l’accouchement àdomicile (AAD). «Je fais la différence entre l’accouchement hospitalier, en maison de naissance et àdomicile, car je connais les trois facettes. A l’hôpital, lorsqu’une femme se retrouve face àun vieux barbu en pleine nuit, alors qu’elle ne s’y attend pas, ça peut créer un malaise des deux côtés. En tant qu’homme SF on doit alors montrer qu’on est aussi capable qu’une femme SF, qu’on a la même approche de la naissance. C’est quelque chose qui depuis toutes ces années me perturbe encore car, pour moi, la naissance est un évènement tellement capital et puissant, que le fait de se retrouver devant quelqu’un auquel on ne s’attend pas peut mettre un grain de sable dans le processus et générer des blocages. C’est plus simple quand on peut dialoguer, quand la femme exprime ses besoins, par exemple : « je n’ai pas envie qu’un homme me suture ou m’examine ». Quand l’équipe est plus étoffée, je passe la main, mais si je suis la seule SF de tout l’hôpital, c’est moi ou personne d’autre… Au gîte de naissance6,on est de garde une semaine sur deux donc les femmes rencontrent les deux SF référentes. Mais parfois, il y a des femmes qui me choisissent par dépit et ça se sent ». Mais dans certaines facettes de son activité, être un homme est un atout de taille : Alain organise des groupes de pères et forme les couples au planning familial naturel. Son discours est parfois mieux reçu par les hommes qui s’impliquent dans ce choix de contraception. 

Pour Sébastien et Alain, choisir l’endroit où l’on veut mettre au monde son bébé est un droit universel et, pour se réapproprier ce choix, les femmes doivent être accompagnées. Alain explique : « Quand on pratique des AAD, on est considérés comme des sorcières ou des gurus, même par nos collègues hospitalières. Aujourd’hui, la grossesse­­­­ dans l’esprit des jeunes femmes c’est un congé de maternité, des échos à toutes les consultations, un déclenchement tel jour et une péridurale.».


Ces femmes qui choisissent un homme SF


Lisa, mère de 3 enfants et enceinte de 7 mois, comme mère-porteuse, a choisi un homme gynécologue pour ses deux premiers accouchements, puis un homme SF pour des AAD. « J’ai choisi mon SF pour son approche non interventionniste. Il est tout àfait l'idée que je me faisais d'une sage femme. Grâce àlui j'ai cheminé sur la naissance et l’accueil du bébé. De mon expérience, en ne sachant pas ce que c'est d'être femme, ils font plus attention. Pour moi, femme qui suit la grossesse d'une autre ne peut s'empêcher de la voir àtravers le prisme de ce qu'elle a elle-même déjàvécu.»

Julie, SF hospitalière, a été suivie par Alain pour sa première grossesse : « Dans ma région, je n’avais qu'une seule possibilité pour l’AAD. Quelle pression ! J'en ai parléavec mon compagnon parce que je pensais que ça pouvait le déranger. Je l'ai senti assez méfiant au début mais toutes ses craintes se sont estompées dès la première rencontre avec Alain. Une relation de confiance s'est installée tout naturellement. Le fait que ce soit un homme a aidéàcréer une réelle complicitéentre lui et mon compagnon, et àce qu'il s'implique plus je pense.A aucun moment je n'ai pensé"c'est un homme donc il ne comprendra pas ce que je ressens". Qu'on soit homme ou femme, nous, SF, sommes làpour accompagner et ce sont ces qualités d’accompagnant qui sont les plus importantes. Un an après la naissance, il est toujours présent, comme un membre de notre famille. »

Pour Christel, l’aventure a été surprenante mais tout aussi bien vécue : « Je n'ai pas choisi cet homme, c'était le SF de garde pour l'accouchement de mon 4èmeenfant. Je ne l'avais jamais rencontré. Lorsque Patrick, le SF, est arrivéça nous a surpris. Mon compagnon était un peu mal àl'aise, mais pour un 4èmeenfant, on est moins pudique et mal àl'aise face aux actes médicaux. Malgré un décollement et une perfusion pour accélérer le travail, quand ma gynécologue est partie à18h je n’avais toujours pas accouché. Patrick a pris le relais et les choses ont bougées. Je voulais d'un accouchement sans péridurale, dans la position qui me conviendrait. Il a étéàl'écoute et n'a pas essayéde me faire changer de position pour son confort. Je ne sais pas si ce que j'ai appréciédans son accompagnement tient au fait que ce soit un homme ou que ce ne soit pas un gynéco».


1. « 103 hommes sages-femmes en Belgique », in La Capitale, édition du 21/06/2017.
2. Ordre des Sages-Femmes : http://www.ordre-sages-femmes.fr/etre-sage-femme/histoire-de-la-profession-3/
3. Syndicat National des Gynécologues Obstétriciens de France : www.syngof.fr/wp-content/uploads/2015/10/2015-Demographie-Gynecologie.pdf
4. « Des hommes chez les sages-femmes : Vers un effet de segmentation ?» Philippe Charrier, in Sociétés contemporaines, n° 67, mars 2007, Presse de Sciences Po. https://www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2007-3-page-95.htm
5. ce qui n’existe pas encore en Espagne, qui compte un petit nombre de maison de naissances privéeset s’ouvre tout juste à l’AAD (non remboursé par la sécurité sociale).
6. AndréVésale àMontigny-le-Tilleul

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